Rencontre à Sainte-Geneviève des Bois

A l'occasion des festivités consacrés au 75ème anniversaire de la cathédrale des Trois Saints Hiérarques de Paris (rue Petel), le diocèse de Chersonèse a organisé, les 6 et 7 mai 2005, à Sainte-Geneviève des Bois (Essonne – France), une rencontre des représentants de l'émigration d'Eglise russe. Le thème directeur de cette rencontre était «Sur le chemin de l'unité». Nous reproduisons, ici, l'exposé de Séraphin Rehbinder, prononcé lors de cet événement.

EXPOSÉ DE SERAPHIN REHBINDER

Les divisions entre les porteurs de la tradition de l’église russe en France  sont elles surmontables ?

Elles sont probablement surmontables mais dans des conditions, hélas, difficiles à remplir.

Que pourraient être ces conditions ?

Tout d’abord, il faudrait que les hommes ressentent toute la pesanteur de cette division, qu’ils parviennent à comprendre que tous les porteurs de la tradition russe sont en fait les parties d’un ensemble qui, un jour, ne faisait qu’un, puis s’est rompu en plusieurs parties. Ce processus de division fût très pénible et douloureux. Au cours de son développement, tout le monde savait, en tout état de cause, que les raisons s’en trouvaient dans la situation de l’église russe qui était considérée, à l’époque, et était en réalité, la prisonnière du pouvoir athée.

 

Alors, tout le monde était parfaitement au fait que, sans cette situation, aucune séparation n’aurait eu lieu. C’est le désir de trouver une réponse adéquate à cette situation, qui a divisé les hommes. Effectivement, il semble qu’il n’y eu jamais, dans toute l’histoire, de cas où l’Eglise ait été entièrement entièrement prisonnière de ses ennemis terrestres alors même que des millions de ses enfants étaient dispersés à travers le monde. Par conséquent, il n’y avait aucun précédent qui indiquât comment réagir face à cette situation et ni non plus, manifestement, un seul chemin évidement canonique.

Et on comprend donc aussitôt quelle est la deuxième condition qui nous permette de surmonter cette division. Il faut que chaque parti de cet ensemble, à présent décomposé, ne considère pas le chemin choisi par lui comme le seul juste ou, disons, le plus juste.

En fait, il y avait trois chemins possibles.

Ceux qui ont pris le premier chemin, sont ceux qui pensaient impossible, au moment où commencèrent de sauvages persécutions à son égard, d’abandonner l’Eglise russe ou de couper avec elle tout lien canonique. Ils ne pensaient pas nécessairement, comme cela s’est souvent avéré maintenant, que ce fût l’unique et juste chemin canonique. A cette époque, il était clair que l’obéissance à l’Eglise russe et à sa hiérarchie, obligeait non pas à lui être fidèle à elle-même, mais au pouvoir athée qui opprimait l’église, ce qui à son tour contredisait les canons. Ce chemin n’était certainement pas le plus naturel, à en juger par le nombre de ceux qui l’on choisit.

La majorité de ceux qui vivaient à cette époque décidèrent, au contraire, qu’il n’était pas possible de se soumettre à une Eglise qui ne pouvait agir librement et pouvait être une courroie de transmission de la volonté du pouvoir athée. Ceci, bien sûr, n’était pas, de leur part, un refus de l’Eglise russe. C’était une autre voie de service.

Et en fait, beaucoup commencèrent à se considérer comme une partie libre de l’Eglise Russe, préservant son héritage. Et dans ce but, ils allèrent même jusqu’à sacrifier la communion avec les autres orthodoxes, puisqu’ils n’étaient pas en relation canonique avec l’Eglise Russe, et se privaient, par cela même, de la possibilité d’être reconnu de la majorité des autres Eglises autocéphales. Il était en effet impossible d’exiger que celles-ci s’y reconnussent dans les désaccords intervenus parmi les russes. C’est ce chemin que choisit l’Eglise Russe Hors-frontières.

Enfin, une dernière partie des orthodoxes russes jugea impossible, tant de se soumettre à une Eglise privée de liberté, que de rester sans communion avec les autres Eglises orthodoxes. Sous l’homophore du métropolite Euloge, ils demandèrent une protection temporaire au Patriarcat de Constantinople, ce qu’ils obtinrent assez facilement. Là bas, en effet, quelques années auparavant, avait été élaborée une nouvelle théorie, à mon avis, assez imaginaire. Cette théorie affirme que la juridiction du Patriarcat Oeucuménique couvre tous les territoires qui n’appartiennent jusqu’à maintenant à aucune église autocéphale. Mais ce passage temporaire sous la juridiction de Constantinople n’était en aucun cas un renoncement à l’Eglise russe. Il était appelé uniquement par un sentiment aiguë de la conciliarité de l’Eglise ainsi que par le désir de fuir toute libre disposition de soi.

Bien sûr, il est possible d’examiner à nouveau l’histoire pour chercher - et même, certainement, trouver - la justification ou la réfutation canonique de telle ou telle position. Tous les arguments élaborés de la manière la plus aboutie ne purent, à cette époque là, convaincre les partisans des points de vue opposés, et à présent non plus, ils ne pourront pas y parvenir.

C’est pour cette raison, me semble-t-il, qu’un premier pas vers le rattachement, s’avère être le refus de toute tentative de prouver son bon droit et la capacité de se résigner à ce que les trois parties puissent y prétendre. Nous ne pouvons y parvenir que par une compréhension bienveillante les uns des autres.

Il faut en conclure que nous n’aboutirons nulle part si l’un des partis en présence devait renoncer à la direction déjà prise. Mais au contraire, chacun doit être convaincu qu’en s’unissant aux autres, c’est avec eux, justement, le chemin sur lequel il s’était engagé jusqu’à présent qu’il continue de poursuivre.

Mais cela est il possible ?

Jusqu’à présent, nous nous sommes intéressé à l’histoire, et au regard qu’il faut porter sur elle, pour trouver la possibilité de surmonter les divisions. Nous devons nous convaincre absolument que la situation actuelle des trois branches de l’Eglise Russe n’est pas un obstacle à ce processus.

Il faut avouer que la répartition des hommes sur les trois juridictions ne s’est pas produite selon hasard.

Cette branche, qui s’appelle maintenant Archevêché des Eglises russes d’Europe occidentale, a attiré les croyants d’un esprit probablement plus libéral, ainsi que le diocèse du Patriarcat de Moscou. L’Eglise Orthodoxe Russe Hors-frontière, en revanche, a plutôt accueilli des hommes de tendance plus traditionnelle.

Ce sont ces deux faits sur lesquels il convient de concentrer notre attention.

Dans l’Eglise, ces deux orientations sont nécessaires et l’une ne peut exister sans l’autre.

En effet, si l’on réfléchit bien à leur contenu, on voit que ceux des chrétiens que l’on appelle modernistes, ou adeptes des réformes, se préoccupent en réalité du fait que l’Evangile, « la Bonne Nouvelle » soit accessible à l’homme moderne. Ils essaient d’adapter la prédication de l’Eglise à notre époque. Alors que ceux que l’on appelle adeptes de la tradition, s’efforcent de conserver l’intégrité de la tradition et de la foi de l’Eglise. Ils ont peur qu’en tentant de l’adapter, on déforme la prédication de l’Eglise. Autant l’un que l’autre semblent nécessaires et existent dans toutes les églises. Et l’un des drames de la séparation, c’est que chaque parti risque, séparé de l’autre, de se mettre à errer, tandis qu’ensemble elles se retiennent l’une l’autre, et sont ainsi conservés cet équilibre et cette conciliarité, sans lesquels l’Eglise ne peut vivre. C’est pourquoi il est si important de faire tout notre possible pour la réunification, même si l’existence de ces deux tendances ne peut pas ne pas provoquer, souvent et partout, quelques frictions.

Et voilà les dernières conditions qui sont nécessaires pour une réunification. Peut-être ne sont-elles pas les plus simples et concernent-elles la position envers la russité, ainsi que l’avenir de l’Orthodoxie en France, en Europe occidentale. Il me semble que ces deux thèmes sont liés. Premièrement, parce que nous sommes tous issus de l’Eglise Russe, et parmi nous, nombreux sont ceux qui sont d’origine russe. Deuxièmement, parce que nous vivons tous maintenant en France. Tous se considèrent plus ou moins comme fidèles à la tradition ecclésiale russe, aux Saints russes, au typikon, au chant choral, et ainsi de suite.

Mais les attitudes envers la Russie et l’Eglise Russe sont très diverses, non seulement parmi les autochtones qui nous ont rejoints en devenant orthodoxes, mais encore chez les descendants des émigrés russes. Certains se considèrent comme Russes ou très proches de la Russie, d’autres considèrent qu’en fait il vaut mieux ne pas avoir de liens avec le peuple russe à cause, selon leur opinion, de ses tendances au messianisme ou à l’impérialisme. Plus encore, certains parmi ces descendants russes ont un point de vue très critique envers l’Eglise Russe, ou plutôt envers le Patriarcat de Moscou. Ils considèrent qu’on peut trouver, bien sûr, dans l’Eglise Russe beaucoup de sainteté, mais que, selon l’expression de l’un d’eux, le Patriarcat de Moscou est en quelque sorte « un organisme malade ». De plus cette Eglise tenterait de toutes ses forces de s’unir avec l’Etat et de défendre les intérêts de celui-ci et, enfin, qu’elle souffrirait de cléricalisme et d’un traditionalisme extrême.

Je ne vais pas prendre sur moi de lutter contre de telles opinions et il est probablement impossible pour l’instant de faire changer d’avis ceux qui pensent ainsi. Mais cela veut-il dire qu’un quelconque rapprochement soit impossible ? Je pense que ce n’est pas le cas. Pour qu’un rapprochement soit possible, il est indispensable de créer des conditions telles que tous les partisans d’une telle position ne soient pas obligés de renoncer à ces idées.

Et finalement, il est indispensable que les fondements sur lesquels l’unification s’édifiera nous donnent la possibilité d’avancer. J’ai en vue la création de l’Eglise locale, en accord avec les canons. Il semble que personne ne soit opposé à cela, même si certains considèrent cela comme une utopie superflue alors que d’autres, au contraire, lui accordent une très grande importance.

De ce que je viens d’exposé, on voit combien il y a des conditions contradictoires et combien elles sont difficiles à remplir, si même cela est possible. Mais si l’on réfléchit sur ce que nous a proposé sa Sainteté le Patriarche Alexis II, dans son message du premier Avril 2003, il faut remarquer que dans le cadre de ce message, il est possible de tout embrasser.

Premièrement, ce message est un appel à l’unité – c’est le point positif principal. Deuxièmement, ce message propose d’établir un lien canonique avec l’Église russe, qui est notre racine historique commune. Cependant ce lien est précisément canonique et préserve l’auto-administration de la métropole qu’il se propose de fonder.

Cela signifie que les décisions du Synode de l’Église russe n’auraient un caractère obligatoire pour la métropole que lorsqu’il s’agirait de décisions d’ordre canonique, mais non de celles d’ordre social ou disciplinaire. Par exemple, si l’Église russe décidait de rompre son lien avec une autre Église – cela aurait un caractère obligatoire pour la métropole. Mais si elle prenait une décision concernant la guerre en Tchétchénie ou bien réglementait la façon de s’habiller à l’Église, cela n’aurait de valeur pour la métropole qu’avec son propre accord. Ainsi, le cadre de la métropole suppose des conditions qui serait acceptables même pour ceux qui se méfient du Patriarcat de Moscou.

Enfin, troisième point. L’appel de Sa Sainteté le Patriarche ouvre une voie à la création de l’Église locale – c’est important pour beaucoup de gens.

J’arrive donc à la fin de mon exposé. Oui – les divisions entre les porteurs de la tradition ecclésiale russe sont surmontables, et les conditions pour les surmonter peuvent être mises en place.

Il faut avant tout développer la communication, car sans communication disparaît la confiance, et sans la confiance, rien n’est possible.

Et je voudrais également m’adresser à ceux des membres de l’Archevêché qui se méfient du processus de rapprochement provoqué par la chute du pouvoir athée dans l’ex-URSS. Il ne faut pas se priver de communiquer, d’échanger avec les autres descendants de l’émigration russe. Parce que la recherche d’une voie vers l’Église locale au travers d’une difficile union de tous les orthodoxes, ne doit pas nous faire dédaigner, en tant que première étape, le processus plus simple de rapprochement entre les porteurs de la tradition ecclésiale russe. Et je voudrais également appeler les membres de l’Église Hors-frontières qui craignent le rapprochement avec le Patriarcat de Moscou, à réfléchir au danger de la séparation d’avec toutes les autres Églises orthodoxes, de réfléchir au fait qu’un lien canonique ne signifie pas soumission.

 

 

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