Table ronde n°1 - Perspectives d'avenir

Séraphin Rehbinder

Eminences, révérends Pères, Mesdames, Messieurs, nous venons d’écouter de très intéressants exposés sur l’histoire et sur la situation actuelle de notre Archevêché. Il est certainement plus hasardeux de parler de son avenir. Mais cet avenir dépend de ce que nous en ferons et les circonstances font que nous sommes obligés de nous pencher sur cet avenir.

Nous sommes obligés de réfléchir à notre avenir

Il y a en effet une accumulation de faits qui font que nous pouvons difficilement continuer à vivre tranquillement comme nous le faisions jusqu’à présent. Quels sont ces faits ? Il y a tout d’abord la chute du communisme et du pouvoir totalitaire violemment antireligieux qui régnait en Russie. Et personne n’oublie que nous sommes un diocèse Russe et que notre situation est provisoire. Mais il y a aussi notre enracinement progressif dans nos pays actuels, qui pose à la fois le problème de notre identité : caractère Russe ou non, et de l’organisation, ici en Europe Occidentale, de l’église orthodoxe à laquelle nous appartenons. Et si nous voulions encore fermer les yeux sur les changements qui s’opèrent autour de nous, la lettre récente du Patriarche de Moscou nous interpelle et nous oblige à préciser nos positions.

Voilà, pêle-mêle, quelques-unes des questions qui se posent à nous quand nous essayons de penser à notre avenir. Pour y voir plus clair il faut absolument ordonner et hiérarchiser ces questions. C’est ce que je vais essayer de faire maintenant.

Quelle est l'organisation idéale, conforme aux canons de l'église ?

Ce qui me paraît le plus important c’est incontestablement d’examiner quelle devrait être l’organisation de l’église orthodoxe en Europe occidentale, si nous respections les canons de l’Eglise, c’est à dire ses règles fondamentales. La réponse à cette question est très claire, très simple, et elle n’est contestée par personne. Elle est d’autant plus claire qu’elle régit n’importe quelle église, où qu’elle se trouve. En grandes lignes elle est la suivante (je ne cite pas les canons textuellement mais j’essaye d’en donner le sens communément admis) : dans un endroit donné il n’y a d’église que s’il y a un évêque, mais il ne peut y avoir qu’un seul évêque. De plus chaque évêque doit être en (bons) rapports avec les évêques des territoires voisins, et tous ensemble, ils doivent désigner parmi eux un primat.

Nous ne la respectons pas car nous avons une organisation par ethnies.

Il n’est pas nécessaire de réfléchir longtemps pour se rendre compte que, dans nos contrées, nous ne respectons pas du tout ces canons. Chez nous, l’église orthodoxe est écartelée entre diverses juridictions. En général, ces divisions se fondent sur des critères ethniques. Les Grecs ont des évêques grecs et dépendent de l’église de Constantinople, les Serbes ont des évêques serbes et dépendent de l’église de Serbie etc. Certaines ethnies, profitant de ce morcellement coupable, sont allées encore plus loin. Ainsi, les Russes se sont encore séparés en trois juridictions distinctes : ceux qui dépendent de l’église de Russie, ceux qui, sans cesser de se considérer comme église russe, ne dépendent de personne et ceux qui, comme dans notre archevêché qui se considère comme regroupant des paroisses russes, se sont mis, provisoirement, sous la juridiction de Constantinople.

Le cas de notre archevêché est, du reste, intéressant car, de son fait, nous avons dans une seule et même église ethnique, celle du patriarcat de Constantinople, deux hiérarchies épiscopales parallèles, sur le même territoire, L’Europe occidentale, l’une pour les Russes l’autre pour les Grecs. On aurait difficilement pu imaginer pareille déviation, si des évènements, d’ailleurs souvent dramatiques, n’avaient amené une telle situation. Et l’on ne peut imaginer qu’elle soit autre chose que provisoire.

Les circonstances qui avaient contraint Monseigneur Euloge à choisir cette solution, en accord avec le patriarcat de Constantinople, ont maintenant disparues. Il est donc, non seulement légitime, mais aussi indispensable, de réexaminer notre situation, puisqu’elle est à ce point anormale aussi bien par rapport aux critères de fait qui régissent l’organisation de l’église orthodoxe en Europe occidentale, que par rapport aux canons de L’Eglise.

Mais l'origine ethnique ne doit pas être niée.

Maintenant que peut-on dire sur notre caractère russe ?

Il s’est établi, à ce propos un débat, à mon sens, non dénué de confusion. Tout d’abord, je crois que peu de personnes nient l’héritage historique que nous avons reçu de l’église russe au travers de nos pères. Cet héritage est constitué d’une vénération particulière de nos Saints : Saint Serge, Saint Séraphin de Sarov puis Saint Jean de Cronstadt, Saint Tikhon… etc., une certaine façon de célébrer, des mélodies liturgiques, un renouveau théologique largement relayé par nos théologiens russes dans l’émigration, de belles églises comme celle de la rue Daru, celles de Nice, de Biarritz, de Florence… Cet héritage reste et restera même si personne ne parlait plus le russe dans notre diocèse, c'est un héritage spirituel, qui servira de fondement à de nouveaux développements de la tradition ecclésiale pour les générations futures. Et il peut être dangereux d’occulter cet héritage; je rappelle, à ce propos, pour ceux qui la connaissent, l’évolution de l’écof, qui, pour avoir voulu se passer d’héritage, a sombré dans le sectarisme.

La confusion risque de s’installer quand on commence à invoquer le phylétisme pour, en quelque sorte, nier l’importance de cet héritage, ou la place qu’il doit avoir dans la détermination de notre avenir. Le phylétisme est, rappelons-le, une hérésie qui a été condamnée par l’Eglise orthodoxe, sur l'initiative de l’église de Constantinople, lorsque la Bulgarie, au 19ième siècle, s’étant libérée du joug de l’empire ottoman, a prétendu, de ce fait, se détacher du Patriarcat de Constantinople et s’organiser en une église nationale sans limites géographiques précises. Le phylétisme consiste donc à fonder l’organisation des Eglises sur le modèle des nationalités. On pourrait, à la rigueur, invoquer cette hérésie pour s’opposer, par exemple, à la création d’églises autocéphales dans chaque pays issu du démembrement de l’union soviétique. Mais, il serait vain, à mon sens, de l’invoquer pour s’opposer à la création de paroisses russes, grecques, bulgares ou autres dans un même lieu, pourvu qu’elles soient rattachées au même évêque, ne serait-ce que parce que, s’il s’agit d’émigrés récents, ils n’auront pas de langue commune. Il existe depuis longtemps une paroisse russe à Athènes, dépendant de l'Archevêché d'Athènes, et personne ne songe à accuser quiconque de phylétisme à son propos. Tout le monde trouve normal qu'il y ait des monastères russes au Mont Athos et qu'ils se trouvent sous la juridiction du Patriarche de Constantinople, en tant qu'évêque du lieu.

La même confusion risque d’apparaître lorsque l’on cite le verset de l’épître de saint Paul aux Galates : « Vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu le Christ. Il n’y a ni juifs ni grecs, il n’y a ni esclaves ni hommes libres, il n’y a ni homme ni femme, car tous vous ne faites qu'un dans le Christ Jésus. » Tout d’abord, dans l’optique de saint Paul, quand il parle de juifs et de grecs, il évoque probablement ceux qui sont issus du peuple élu et ceux qui sont issus des gentils. S’il fallait transposer à notre époque, il faudrait sans doute dire « les orthodoxes de souche et les convertis » et non pas « les grecs et les russes ». Quoiqu’il en soit, par le baptême, nous devenons tous uns en Christ, sans cesser d’être homme ou femme, russe ou grec.

Là encore je ne pense pas qu’il faille interpréter ce verset comme une exhortation à niveler, les différences ethniques au sein de l’orthodoxie, fut-ce au sein d'une même église locale. Lorsque j’étais jeune, toute la chrétienté romaine employait le latin comme langue liturgique, et la justification en était qu’ainsi tous les catholiques, quelle que soit leur nationalité, pouvaient assister aux mêmes offices. Les orthodoxes se plaisaient à faire remarquer à cette époque, que, chez eux, l’église s’adaptait aux besoins linguistiques et culturels des ouailles, et ne versait pas dans un universalisme mal compris. Au total, je pense qu’effectivement la tradition orthodoxe est de s’adapter aux besoins des fidèles. Nul ne doit se sentir gêné de préférer prier en français, flamand, grec ou slavon. Dans ce domaine, le souci pastoral doit nous inciter à s’adapter à chacun.

Retourner dans la juridiction du patriarcat de Moscou serait logique, mais faire seulement cela ne serait pas satisfaisant.

Ainsi donc, si personne ne nie notre origine et notre tradition russe, si au moins certains d’entre nous veulent rester russes et les autres trouvent chez nous des paroisses ayant évolués vers le français, le flamand, l’allemand, l’italien ou autre, alors est-il plus logique que dans l’avenir nous soyons rattachés à l’église russe plutôt qu’à l’église de Constantinople où nous nous trouvons provisoirement ? Incontestablement oui si nous nous maintenons dans la logique actuelle d’une église, en Europe occidentale, divisée suivant des critères ethniques. Mais tout le problème vient de ce que cette logique est perverse. Nous nous sommes habitués, à regarder les canons comme des règles un peu désuètes que l’on peut appliquer seulement quand cela nous arrange. En réalité le canon qui prescrit de n’avoir qu’un évêque par lieu est intimement lié à l’enseignement de l’orthodoxie sur L’église. C’est gravement pêcher contre notre foi que de s’accommoder de la situation actuelle.


Pourquoi n'arrivons nous pas à trouver une solution satisfaisante ?

Nous allons voir maintenant pourquoi nous n’arrivons pas à sortir d’une situation aussi anticanonique, comment l’on pourrait essayer de le faire, et quelles conséquences cela pourrait avoir sur la manière dont nous pouvons regarder notre avenir.

Ce n’est pas d’aujourd’hui, ni même d’hier, que le scandale d’une église divisée en Europe occidentale est dénoncé. Déjà en 1949 Le Métropolite Wladimir, clamait son indignation à ce sujet. Mais pourquoi malgré cela, malgré le fait que personne ne conteste que notre situation n’est pas conforme à ce que l’église enseigne, elle perdure toujours et toujours. Certes c’est parce que la conscience de cet état de fait n’était pas, chez nous, suffisante. Mais elle s’est beaucoup développée depuis quelques années, notamment grâce aux efforts d'organisations comme l'Acer, la fraternité orthodoxe, la Jom (Jeunesse orthodoxe de Marseille) ou d'autres.

Une situation nouvelle

Mais c'est aussi parce que notre situation en Europe est profondément nouvelle, dans ce sens que les orthodoxes sont ici majoritairement des immigrés ou des descendants d'immigrés et que, par conséquent, le troupeau de Dieu est ici composé d'une mosaïque de nationalités différentes, ce qui est une situation fondamentalement nouvelle pour laquelle il n'existe pas de solution déjà éprouvée par l'histoire.

L'échec de Chambésy

Il faut donc inventer une formule nouvelle et nous avons, sans doute, trop compté sur les seules églises mères pour résoudre ce problème. Leur optique est probablement différente de la nôtre et l’urgence d’avancer vers une solution acceptable leur apparaît moins. Lors de la conférence préconciliaire de Chambésy, en 1991, qui s’est spécifiquement penchée sur le problème de la diaspora orthodoxe, aucun accord n’a pu être trouvé sur une véritable solution du problème. Cet échec a été camouflé par la décision, que je qualifierai d’ambiguë, de créer, dans certains pays, des assemblées d’évêques orthodoxes. Décision ambiguë, car il est tout de même paradoxal de demander à des évêques qui exercent leur ministère sur le même territoire, et devrait donc se condamner mutuellement, de travailler ensemble. Certes cela aurait pu être un acte prophétique et créateur si, dans le même mouvement ces évêques avaient travaillé à créer un véritable synode en partageant le territoire du pays en diocèses attribués à chacun d’eux. Mais telle n’a pas été la volonté des églises traditionnelles, et, de fait, le fonctionnement de ces assemblées d’évêque a été très décevant. Comme la convocation du grand concile a pratiquement été remise sine die, la question s’est complètement enlisée.

Il faut inventer des solutions nouvelles.

Il nous appartient donc, si nous voulons avancer, de nous montrer créatifs.

Comment ?

A mon avis en réfléchissant bien aux besoins des églises traditionnelles, en définissant ce que devrait être l’Eglise locale d’Europe occidentale et en essayant de trouver le meilleur chemin pour y parvenir.

Les Serbes de Serbie, les Roumains de Roumanie, les Russes de Russie… pensent que les personnes les mieux qualifiées pour s’occuper, chez nous, des nouveaux émigrés qui viennent d’arriver de leur pays, sont les représentants de l’église serbe, roumaine, russe… Ce sont eux qui peuvent le mieux faire en sorte que ces nouveaux émigrants ne quittent pas l’orthodoxie en quittant leur pays. Et cette opinion est probablement fondée. De façon plus générale, le principal souci des églises traditionnelles, et je mets provisoirement à part l’église de Constantinople, semble être un souci pastoral bien compréhensible. Plusieurs déclarations d’évêques aussi bien russes que serbes ou roumains ont été faites dans ce sens. Aucune église locale ne pourra se construire en Europe occidentale sans répondre à ce besoin fondamental des églises mères.

Notre église locale ne pourra donc se faire que si elle est véritablement multiethnique, avec sans doute, parmi d’autres, des évêques, « détachés » des églises traditionnelles. La grande différence avec la situation actuelle serait que ces évêques deviendraient des membres du synode de l’église locale et dépendraient de lui et non plus de leur église d'origine.

Cette église locale pourrait, dès lors, véritablement prendre en charge tous les orthodoxes résidents dans nos contrées qu’ils soient d’origine locale et venus à l’orthodoxie, descendants d’immigrés, plus ou moins assimilés, nouveaux immigrés arrivés de fraîche date. Elle le ferait avec toutes ses forces locales et en pleine liaison, quasi organique, avec les églises mères des divers noyaux orthodoxes existants en Europe occidentale. Ainsi pourraiton espérer que ces églises mères ne s’opposeront pas à ce qui, après tout, ne serait que le renoncement au péché de division de l’église en Europe.

Et pour en revenir à notre archevêché, qui mieux que nous, qui avons passé tous les stades depuis l’émigration jusqu’à l’intégration, pourrait aider les nouveaux arrivants à vivre leur foi orthodoxe dans leurs nouveaux pays en essayant d’éviter, si cela se peut, tous les débats et épreuves spirituelles par laquelle nous sommes collectivement passés. Personnellement, je vois dans cette possibilité, qui serait tout à fait propre à une église locale telle que la nôtre, une raison de plus de se battre pour sa création.

La place particulière de l'église de Constantinople.

Je voudrais maintenant revenir à l’église de Constantinople que j’avais laissée de côté tout à l’heure. Certes, je n’ai aucune compétence particulière pour en parler et je prie d’avance de m’excuser tous ceux qui trouveront mes paroles incongrues ou non adéquates ou même scandaleuses. Je pense que le souci pastoral n’est pas le seul qui anime cette église comme les autres églises traditionnelles. En effet, cette église a eu beaucoup à souffrir des vicissitudes de l’histoire. Au cours des deux siècles passés, elle a perdu, par déplacement forcé de population, une grande partie des ses ouailles. Elle subit encore les persécutions larvées de l’état turc. Et ce sont peut-être des inquiétudes sur son avenir qui poussent cette église à adopter une attitude que certains peuvent trouver contestable. Elle cherche à s'attribuer un rôle particulier et institutionnel de coordination des églises orthodoxes, qu'elle n'a pas, et souhaite développer une juridiction directe sur le plus grand nombre de territoires possible, notamment dans la diaspora. Cette attitude amène des frottements récurrents avec de nombreuses églises sœurs. Nous autres russes d’origine, sommes plus sensibles aux conflits surgis entre les patriarcats de Constantinople et de Moscou dans plusieurs pays de l’ex URSS comme dans les pays baltes ou l’Ukraine. Mais on connaît aussi les problèmes qui existent, ou ont existé, avec le patriarcat de Jérusalem, l’église de Grèce, ou le propre diocèse du patriarcat de Constantinople en Amérique. De par sa position dans l’église orthodoxe, que nul ne songe à remettre en question, il a droit à tout le soutien et le respect des autres églises orthodoxes. Mais son attitude ne facilite pas toujours le rôle éminent de service qu'il devrait jouer parmi les églises orthodoxes.

Pour nous, il est important que le patriarcat de Constantinople ne voie pas l’émergence d’une église locale en Europe occidentale comme une menace pour lui-même. Il y aura toute sa place et bénéficiera de tout son soutien en raison de la primauté d'honneur que lui reconnaissent toutes les églises orthodoxes.

L'appel du patriarche de Moscou peut être l'occasion d'un progrès décisif.

Maintenant, si nous sommes d’accord sur la nécessité de créer une église locale, et à peu près d’accord avec ce qu’elle doit être, il reste à déterminer le chemin pour y parvenir. Et c’est là qu’il est intéressant de revenir à l’appel du patriarche de Moscou. Je crois utile de résumer son contenu tel que je l’ai compris, tant il semble que la façon de le comprendre varie avec les différents lecteurs : / Le patriarche de Moscou appelle les trois juridictions issues de l’émigration russe postérieure à la révolution, à s’unir, en Europe occidentale, en une Métropole autonome, au sein du Patriarcat de Moscou, avec ses propres règles de fonctionnement interne, qui serait nos règles actuelles, et ceci dans la perspective de l’église locale. /

Je voudrais tout d abord affirmer que cet appel me paraît légitime. Certains ont crié au scandale accusant le patriarche de phylétisme. Je crois avoir amplement montré qu’en cette matière la solution préconisée par lui n’est pas, et de loin, plus scandaleuse que notre situation actuelle. J’avoue ne pas comprendre les accusations d’ « autocéphalisme » lancées contre lui, car la signification de ce terme n'est pas très claire. Enfin, n’oublions pas que le patriarcat de Constantinople, lui-même, nous poussait, il n’y a pas si longtemps, à retourner dans la juridiction du patriarcat de Moscou, à un moment où cela était absolument impossible pour nous.

Répondre positivement aux propositions contenues dans la lettre, aurait seulement pour conséquence de replacer la diaspora issue de Russie dans la même situation que les autres diasporas en Europe occidentale et, par la même, effacer le péché de la division des russes en trois juridictions différentes. A ce seul titre l’appel du Patriarche mérite déjà considération car, si certains semblent être maintenant tout à fait indifférents à ces divisions, les gens comme moi, qui ne suis plus très jeune, gardent encore beaucoup de souffrance à ce propos.

Mais à mon sens l’essentiel n’est pas là.

Le chemin vers l'église locale.

L’essentiel est l’autonomie conférée à cette métropole dans la perspective de l’église locale. En effet, effacer les divisions anciennes des russes c’est bien, mais c’est rester dans la logique de l’église divisée en ethnie, qui on l’a vu, est foncièrement contraire aux canons. Alors que ce dernier élément de l’appel est un progrès radicalement nouveau. C’est la première fois qu’une église traditionnelle se place de façon formelle dans la perspective d'une véritable église locale. Que se passerait-il si les autres églises traditionnelles agissaient de la même manière ? Eh bien si chaque église mère donnait à son excroissance en Europe occidentale l’autonomie interne dans la perspective de l’église locale, l’édification de cette dernière ne dépendrait plus que de nous et de nos évêques et je pense que nous arriverions bien à nous entendre sur un découpage en diocèses ne se recouvrant pas, sur le fonctionnement d’un synode et l’élection d’un primat. Cela ne serait certes pas facile mais l’importance de l’enjeu ne nous laisserait pas de répit.

Ainsi naîtrait une église orthodoxe en Europe occidentale qui serait multiethnique et en liaison quasi organique avec les églises traditionnelles, deux conditions qui me paraissent indispensables à son éclosion. Les années passant, ou plutôt les dizaines d'années passant, on peut espérer qu'il se formerait une nouvelle tradition commune avec de nouveaux saints locaux. Car il y a des Saints parmi nous, et le premier successeur des Irénée de Lyon ou Martin de Tours, pourrait être le père Cyrille Argenti, de bienheureuse mémoire, qui a véritablement porté un témoignage de "juste" (pravedny en russe) et qui s'est tellement impliqué dans la construction de cette église locale.

Deux faits récents survenus en Amérique où la situation n’est pas, si différente de la nôtre, me confortent dans mon analyse. Le premier est l’octroi de l’autonomie à l’archevêché américain du patriarcat d’Antioche. Il me semble être un acte qui va tout à fait dans le sens de ce que je préconise et il est intéressant de noter que des problèmes analogues des deux côtés de l’atlantique suscitent des tentatives de solutions semblables. Le second est l’ouverture de négociations entre l’OCA, église issue des diocèses russes en Amérique auxquels le patriarcat de Moscou conféra l’autocéphalie en 1970, et le dit patriarcat, en vue de définir la façon dont cette église pourrait prendre en charge la pastorale des nouveaux émigrés russes en Amérique. Cette nouvelle est d’autant plus réjouissante qu’elle préfigure, peut-être, la disparition du diocèse du patriarcat russe en Amérique. En tout cas elle semble indiquer que le patriarcat de Moscou a conscience de l’inconséquence (et c’est un mot bien faible) qu’il y a à conférer l’autocéphalie à sa métropole américaine tout en organisant en même temps un diocèse rattaché à Moscou sur le même territoire. Ces négociations montrent, de plus, que le souci de l’église russe est bien le souci pastoral envers ses ouailles nouvellement émigrées.

L'avenir de l'archevêché.

Ainsi on voit maintenant se dessiner l’avenir que je propose à notre archevêché. Après l’échec de la conférence de Chambésy, après le report sine die du grand concile, il apparaît clairement que nous en attendions beaucoup trop. Un concile peut sans doute bénir telle ou telle action ou au contraire la condamner, mais il peut difficilement inventer des solutions à partir de rien. Il nous appartient donc de préparer l’église locale concrètement. Si tous ensemble nous arrivons à réaliser cette Métropole autonome, nous pourrions appeler les autres églises traditionnelles à faire le même pas prophétique vers l’église locale et enfin la construire avec tous les autres orthodoxes d’Europe occidentale.

Quelles sont les actions pratiques à mener pour cela ? Tout d’abord essayer de rapprocher les points de vue à l’intérieur de notre archevêché en lançant un grand débat et nous avons organisé cette rencontre pour montrer justement qu’il y avait lieu à débat et pas seulement aux condamnations et anathèmes.

A cet égard, je pense que tout ce que je viens de dire ne devrait pas susciter le rejet, quant au fond, d’une grande majorité des membres de notre Archevêché. C’est, ma conviction profonde. A mon avis le clivage qui a provoqué une dispute aussi violent, et condamnable, tient en réalité à l’attitude envers l’église de Russie. Si certains y sont profondément attachés, comme à l’église mère, d’autres sont absolument sûrs qu’il est totalement impossible de discuter avec elle car ce qu’elle défend ce n’est pas la vérité de l’orthodoxie mais des visées de pouvoir absolu sur notre archevêché, sur le patrimoine de ses paroisses etc.

Aux personnes qui ont ces certitudes je voudrais dire ceci.

Oui il y a certainement beaucoup de choses critiquables dans l’église russe, mais sommes-nous sûrs qu’il n'y en a pas chez nous ? Oui il y a beaucoup de problèmes dans cette église, il n’y a qu’à se référer au discours du Patriarche Alexis II, qui en fait la liste, évoqué dans un SOP récent, pour s’en rendre compte. Mais n'y en a-t-il pas chez nous ?

Plus généralement, nous tous, membres de l'église, laïcs, prêtres, évêques, à Moscou comme chez nous, ou ailleurs, nous sommes tous plus ou mois pécheurs et souvent plutôt plus que moins. Mais notre indignité n’atteint pas la sainteté de l’église que nous servons.

En refusant même d’envisager que l’appel du Patriarche de Moscou puisse être, ne serait-ce que pour une petite partie autre chose que de la poudre aux yeux, ne risquons nous pas de fermer la porte à une évolution bénéfique ? Ne pourrions nous pas accepter, au nom de la solidarité qui lie tous les membres de l’archevêché, quelque action exploratoire ?

Au vu de la déclaration du conseil de l'archevêché, publiée dans le Sop du mois de décembre dernier on peut espérer que la réponse à cette question est oui.

La première chose à faire est d’entrer en consultation avec les autres destinataires de l’appel, puis avec Moscou, Constantinople et les autres églises traditionnelles. Et ensuite il nous restera à prier le Saint-Esprit pour qu'il nous aide à construire son église sur cette terre européenne, sans nous déchirer, sans nous condamner les uns les autres, mais en écoutant les opinions de chacun et en essayant de respecter les saints canons qui sont là pour nous guider.

Malgré ses faiblesses, mais en raison de son histoire, notre archevêché pourrait être une des forces qui agirait puissamment vers la réalisation de cette église locale où tous les orthodoxes vivant en Europe occidentale, quelle que soit leur sensibilité, pourraient se sentir unis. Voilà l'avenir que je propose pour notre archevêché.

Catégorie : Table ronde N°1

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