Table ronde n°2 - Les voies vers l'Eglise locale en Europe occidentale

Séraphin Rehbinder

Mes révérends Pères, Mesdames, Messieurs, mes chers amis,

Pour commencer, je voudrais rappeler que la seule forme d’organisation de l’Eglise en un lieu donné, conforme aux canons, c'est-à-dire à notre foi elle-même, est celle de l’église locale, avec un Primat et un seul évêque dans chaque région. "La Sainte Eglise ne connaît pas d'autre organisation" disait déjà le Métropolite Wladimir, en 1949, dans sa lettre, écrite au nom l'assemblée diocésaine et envoyée à tous les orthodoxes se trouvant en Europe occidentale. Avant d’examiner comment il serait possible de construire l’église locale dans cette partie de l'Europe, je voudrais réfléchir avec vous à ce qu’est, et n’est pas, toute église, sur le plan de son fonctionnement.

Une église n’est pas une monarchie, ou une dictature, dans laquelle le Primat, une fois désigné par ses pairs, serait le chef. Aidé d’un synode, c'est-à-dire d’un organisme composé d’un certain nombre des principaux évêques, qui serait le «gouvernement», il dirigerait son église au travers de «préfets» appelés évêques, placés à la tête de circonscriptions, les diocèses. Une telle description de l'organisation ecclésiale pourrait paraître caricaturale, et pourtant… ces travers existent dans bien des églises autocéphales, cela s’appelle du cléricalisme. C’est une déviation par laquelle les «clercs» s’attribuent tout le «pouvoir» dans une église qui fonctionne comme un Etat.

Mais l’Eglise n’est pas non plus une démocratie comme on le croit parfois chez nous. Dans une démocratie, une majorité peut décider souverainement ce que bon lui semble. Ce n’est pas possible dans l’Eglise où l’on ne peut que constater qu’une décision, proposée à l’assemblée, est conforme à l’orthodoxie ou ne l’est pas. Nous ne pourrions pas décider, par exemple, dans notre archevêché, de ne plus vénérer les icônes, en raisons des risques d’idolâtrie que cela comporte ou, pour toute autre raison, même si une majorité écrasante voulait le faire, tout simplement parce que cela serait contraire à l’orthodoxie. Et pourtant, il est arrivé dans l’histoire que des décisions de ce type soient prises à une quasi-unanimité. Mais de telles décisions ne sont pas «reçues»par l’église car elles ne sont pas justes.

L’Eglise est plutôt une assemblée d’amour comme l'expliquait notre remarquable théologien, le protopresbytre Nicolas Afanassieff : une communauté de chrétiens présidée par leur évêque. L’évêque est lui-même en communion avec les évêques voisins et avec le primat, sans lequel il ne fait rien qui puisse avoir des implications en dehors de son diocèse. Mais le primat ne fait rien sans accord avec les évêques. Ainsi, toute décision ecclésiale est-elle le résultat d’un processus conciliaire, qui doit en plus être reçu, c'est-à-dire accepté, par l’Eglise. C’est cette réception qui manifeste le caractère catholique de l’église. Et nous croyons qu’ainsi le Saint Esprit lui-même maintien la vie et la sainteté de l’Eglise.

Dans l’Eglise orthodoxe nous n’avons pas d’autorité humaine pouvant nous dire ceci est orthodoxe, cela ne l’est pas (c’est le rôle que joue le pape chez les catholiques depuis l’adoption du dogme de l’infaillibilité en 1871, que, bien sûr, les orthodoxes ne reconnaissent pas). Nous devons donc être sans arrêt à l’écoute du Saint Esprit et de l’Eglise, de ses membres actuels et passés, pour éviter de dévier de la foi orthodoxe et pour prendre toujours des décisions de façon conciliaire, ce que l’on pourrait exprimer par l'expression à «l’unanimité des orthodoxes.»

Ces principes sont communément admis dans notre Eglise mais ils sont souvent oubliés dans notre vie courante. Or ils ne s’appliquent pas seulement pour les grandes décisions, lors de conciles par exemple, mais devraient régir notre vie en permanence. En particulier il faut les garder à l’esprit dans le problème qui nous préoccupe aujourd’hui, à savoir le chemin vers l’église locale.

Cela ne sera jamais assez répété, et tout le monde en convient, la situation actuelle n’est pas conforme à notre foi. Et cette situation a des inconvénients nombreux. Les plus graves sont de donner aux orthodoxes eux-mêmes, et au monde extérieur, une image complètement déformée de l’orthodoxie et de fausser complètement les rapports entre les évêques et leur troupeau. Si quelqu’un est en conflit avec son évêque, il lui suffit de s'adresser à un autre pour souvent obtenir satisfaction, ce qui est totalement anormal. Et ce qui est possible au niveau des clercs et des laïcs, l’est aussi au niveau des diocèses eux-mêmes. Ce que l’on appelle l’ECOF, a ainsi pérégriné d’églises en églises avant de sombrer dans le sectarisme. Mais réfléchissons à notre propre archevêché, celui de la rue Daru. Nous avons quitté, provisoirement, l’Eglise russe, qui avait commencé à endurer de terribles persécutions, sur la propre indication de son primat, car ce dernier prévoyait qu’il allait perdre sa liberté. Mais une fois que notre église mère a retrouvé la liberté, nous devrions y retourner pour être fidèles à notre héritage, et pour nous conformer à l’organisation de fait des églises orthodoxes dans la diaspora. Certains le souhaiteraient. Mais d’autres s’y opposent avec force. Ils se sentent plus à l’aise dans le patriarcat de Constantinople, ou craignent pour leur liberté, ou encore condamnent sans appel toute la hiérarchie de l’église russe et voudraient donc rester dans l’église de Constantinople.
Ce faisant, ils préconisent en fait de renoncer au caractère provisoire de notre statut. Alors que nous sommes entrés contraints et forcés sous juridiction de Constantinople, en attendant que l'Eglise russe soit libérée, ils souhaitent y rester de plein gré, et cette fois-ci, sans demander l'accord du primat de l'Eglise d'origine, devenu libre. En réalité, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, rester dans le patriarcat de Constantinople, revient en fait à changer de juridiction, pour convenances personnelles.

De tels faits montrent que la situation actuelle de la diaspora sur plan de l’organisation permet tous les arbitraires, qui ne font qu’exacerber, du reste, les rivalités entre Patriarcats.

La création de l'Eglise locale permettrait de sortir de ce désordre. Mais il est important, tout d’abord, de savoir si les grandes Eglises traditionnelles veulent s’engager sur le chemin de l'Eglise locale. On entend dire souvent que ce problème ne préoccupe personne, et que la plupart des églises préfèrent le statu quo. Mais cela n’est pas vrai. Comme vous le savez, il y a quelques dizaines d’années, le projet de réunir un grand concile des Eglises orthodoxes a été formulé. La question de la diaspora devait y être discutée après plusieurs autres sujets. Mais il est très vite apparu qu’elle était le plus important problème qui devait être résolu, et ce point est passé au premier rang de l’ordre du jour prévu.

La commission interorthodoxe préconciliaire, qui s’est réunie en 1990, à Chambésy, prés de Genève, a étudié la question. Et voici ce qu’elle a affirmé. Je cite : «La Commission a constaté que toutes les très saintes Églises orthodoxes ont la volonté unanime que le problème de la Diaspora orthodoxe soit résolu le plus rapidement possible et que celle-ci soit organisée de manière conforme à l’ecclésiologie orthodoxe, et à la tradition et la praxis canonique de l’Église orthodoxe.» fin de citation (praxis orthodoxe veut dire pratique orthodoxe)

Il est vrai que la commission précisait tout de suite après : je cite «la Commission a aussi constaté que durant la présente phase il n’est pas possible, pour des raisons historiques et pastorales, de passer immédiatement à l’ordre canonique strict sur cette question.» fin de citation. Ensuite la commission préconisait la création d’assemblées épiscopales réunissant tous les évêques orthodoxes dans chacun des différents pays afin de, je cite, « manifester l’unité de l’orthodoxie et veiller à développer une activité commune de tous les orthodoxes… pour satisfaire les besoins pastoraux…» fin de citation.

Il existe une telle assemblée des évêques orthodoxes en France (AEOF). Et certains proposent de s’appuyer sur elle pour aller plus loin. Il faudrait, disent-ils, que les évêques ne s’occupent plus dans leur diocèse que des questions strictement relatives aux aspects liés à la culture ethnique de leurs ouailles et que les autres questions soient progressivement placées sous l’autorité de l’AOEF. Cela suppose que l’on puisse confier à l’assemblée des évêques (gouvernement) une partie de la compétence des évêques (préfets). Une telle voie n’est cependant possible que si l’on a de l’église une vision étatique, comme celle que je critiquais tout à l’heure.

En réalité il n’est pas possible de modifier le lien ecclésial qui existe dans la communauté, entre un évêque et son troupeau, car cette communauté constitue l’Eglise, non pas une partie de l’Eglise, mais l’Eglise elle-même.

De plus l’AOEF regroupe non pas des évêques de diocèses voisins, ce qui serait un synode, mais des évêques qui exercent tous sur le même territoire, ce qui est tout à fait contraire aux traditions canoniques de l’Eglise. En un lieu il ne peut y avoir qu’un seul évêque. Dans les circonstances actuelles, de telles assemblées sont certainement utiles car elles peuvent améliorer les rapports, notamment humains, entre des personnes, elles favorisent les actions communes, peut-être peuvent-elles même camoufler les divisions des orthodoxes vis-à-vis de l’extérieur, comme le souhaitait la commission préconciliaire. Mais il serait dangereux de leur donner un rôle institutionnel dans l’église et faire semblant qu’il s’agit de synodes. Ce serait dangereux parce que cela risque d’abuser les orthodoxes eux-mêmes : on entend déjà dire ça et là que notre situation est satisfaisante puisque nous avons l’AOEF. Et c’est dangereux parce que construire l’Eglise sur de fausses bases entraîne toujours des catastrophes à plus ou moins long terme.

Il n’est donc pas possible de retenir cette solution pour aller vers l’église locale car elle est en opposition totale avec l’ecclésiologie orthodoxe. Alors comment faire?

C'est ici qu nous pouvons considérer la proposition du primat de l’Eglise russe qui nous indique un chemin possible. Il propose de rassembler en une métropole autonome toutes les juridictions issues de l’église russe en Europe et ce dans la perspective de l’église locale.

Analysons ensemble ces propositions. Tout d’abord le patriarche de Moscou, prenant acte du fait que l’organisation actuelle de la diaspora orthodoxe en Europe est fondée sur des critères ethniques, appelle à une réunification des composantes russes de cette diaspora, qui n'ont pas su garder leur unité et se sont séparées en trois branches pour des raisons tenant aux persécutions subies par l’église russe.

Mais il reconnaît en même temps que ces trois branches regroupent maintenant des personnes qui, en majorité, se sont enracinées en Europe occidentale. De plus ces juridictions vivent selon des règles de fonctionnement qu’elles ont héritées du concile local russe de 1917/1918, mais qui ne sont pas en vigueur dans l’église russe actuellement. Ce concile a essayé de revenir à un fonctionnement plus proche de l’ecclésiologie orthodoxe, après la période dite synodale de l’église russe. En fait, avant ce concile, l’église russe était conduite par un synode plus ou moins ouvertement dirigé par un représentant du pouvoir civil. Le patriarche sait combien nous sommes attachés aux principes issus de ce concile. C’est pourquoi le primat de l’Eglise russe nous propose un regroupement en une métropole autonome, fonctionnant selon nos règles actuelles.

Le patriarche reconnaît aussi que l’organisation présente, par ethnies, de l’église orthodoxe en Europe occidentale n’est pas canonique, c'est-à-dire qu’elle n’est pas conforme aux principes fondamentaux de notre foi. Et pour cette raison il place en quelque sorte cette métropole autonome dans la perspective de l’église locale.

Cela ne veut nullement dire que c’est cette métropole qui serait l’église locale, ni même l’amorce de l’église locale. Cela veut dire simplement que l’Eglise russe, qui comme toutes les autres Eglises, est partie prenante au problème puisqu’elle entretient des diocèses en Europe, est prête à contribuer à l’édification de cette église locale, en engageant ses diocèses à la construire et à y entrer.

Par ailleurs je retiens de la déclaration de Chambésy, que si toutes les églises considèrent comme nécessaire d’aller rapidement vers une église locale en Europe de l’Ouest, les obstacles seraient historiques et pastoraux. L’histoire, si elle peut expliquer la situation actuelle, ne l’excuse pas pour autant et l’on ne voit pas comment elle pourrait justifier l’immobilisme. Les problèmes pastoraux mis en avant concernent probablement la crainte des églises mères que les orthodoxes issus de chacune de ces églises ne puisse trouver sur notre territoire une sollicitude pastorale suffisante. Elles craignent en particulier que les émigrés récents n'aient pas chez nous la possibilité de continuer à pratiquer leur religion dans une forme qui leur seraient familière sur le plan de la langue et de la tradition. C’est en effet un problème réel car chacun a sa propre culture et a le droit de préférer telle ou telle tradition ecclésiale. Mais ce problème peut être surmonté comme je le propose plus loin.

Alors, puisque tout le monde veut sortir de la situation actuelle, qui est en effet, très peu conforme à notre foi, pourquoi ne pas emprunter la voie tracée par le primat de l’Église russe? Si toutes les autres Eglises conféraient, elles aussi, l’autonomie à leurs diocèses ouest-européens, dans la perspective de l’Eglise locale, alors toutes les conditions pour la résolution du problème canonique posé par l’organisation de la diaspora ouest- européenne seraient réunies. Ces diocèses autonomes, détachés de leur église mère seraient en effet placés en quelque sorte en déséquilibre et ne pourraient retrouver leur stabilité qu’en s’unissant. Cette réunion devrait se faire, pour être pleinement orthodoxe, en re-découpant l’Europe de l’Ouest en diocèses séparés, recouvrant tout le territoire mais ne se chevauchant pas, placés chacun sous la responsabilité de l’un des évêques actuels. Ces évêques devraient alors élire un primat, et éventuellement, un synode. On aurait alors une église pleinement canonique.

Resteraient à régler les problèmes pastoraux. En effet, chaque évêque appartenant à une tradition bien précise, aurait dans son diocèse, non seulement des paroisses de sa propre tradition, mais aussi des paroisses d’autres traditions et il aura peut-être besoin d’aide pour s’occuper de ces paroisses. Cette aide pourra lui être fournie par un autre évêque plus proche de la tradition concernée. Ainsi, pour bien reconnaître le caractère multiethnique de l’orthodoxie en Europe occidentale, caractère issu de l’histoire, il serait sans doute possible de charger certain des évêques de la nouvelle Église d’une fonction transversale en rapport avec leur propre origine. Par exemple l’évêque de Lyon, s’il est grec et issu de l’église de Constantinople, pourrait être chargé, par le synode de la nouvelle église, de s’occuper de tous les problèmes généraux des paroisses grecques de l’Eglise de l’Europe occidentale ainsi que des relations avec son Eglise d’origine. De même un évêque d’origine russe, remplirait la même fonction pour les paroisses russes et l’Eglise russe. Cette fonction transversale ne remettrait pas en cause cependant le découpage en diocèses, qui caractérise l’organisation canonique des communautés orthodoxes et ne pourrait s’exercer qu’au travers de l’évêque du lieu, qui garderait ainsi la plénitude de sa fonction.

Ainsi seraient résolus les problèmes pastoraux évoqués par la commission de Chambésy. Pour ma part je ne vois pourquoi il ne serait «pas possible … de passer immédiatement à l’ordre canonique strict» Mais peut-être y a-t-il d’autres raisons de tergiverser, moins liées à des préoccupations ecclésiales? Par exemple il peut y avoir des implications économiques, ou certaines Eglises peuvent craindre d’être affaiblies par cette évolution. Il faudrait bien sûr veiller à ce que les intérêts de telle ou telle Eglise ne soient pas lésés afin que des considérations secondaires ne viennent pas gêner cette évolution indispensable.

Voilà en très grandes lignes le chemin que nous proposons pour arriver à l’Eglise locale. Nous voulons mettre un terme à la situation actuelle qui n’est pas en accord avec l’ecclésiologie orthodoxe et comporte de nombreux inconvénients. Pour cela nous pensons que la proposition du primat de l’Eglise russe mérite d’être considérée car elle suggère une voie conforme à cette ecclésiologie orthodoxe pour sortir du désordre actuel. Il s’agirait d’abord de regrouper les trois juridictions en une métropole autonome, avec des règles de fonctionnement locales, pour tenir compte des changements intervenus chez nous depuis le début du siècle dernier. Puis de proposer aux autres églises de faire de même, tout cela dans l’optique d’une Eglise locale multiethnique et en liaison profonde avec les Eglises traditionnelles. Certes tout cela nécessitera un immense travail, et nous obligera à nous faire violence pour sortir d’un statu quo qui est tellement confortable, mais radicalement contraire à l’orthodoxie. L’importance de l’enjeu devrait nous donner le courage de nous mettre en mouvement.

Catégorie : Table ronde N°2

Nous utilisons des cookies afin de vous offrir la meilleure expérience sur notre site web et particulièrement pour nous permettre de réaliser des statistiques de visites.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de ces cookies.