Table ronde n°3 - Cadre canonique de la Métropole en projet

Moine Sabbas (Toutounov)

Avant d’aborder la partie principale de mon exposé, il me semble nécessaire de souligner à nouveau ce qui a été développé par l’orateur précédent. Si on part de l’idée que le document qui vous est présenté est un document finalisé, alors il faut admettre qu’il ne présente qu’une perspective très réduite, à savoir une fusion de l’Archevêché des paroisses russes en Europe Occidentale (Exarchat du Patriarche de Constantinople) et des paroisses de l’Église Orthodoxe Russe du Patriarcat de Moscou existant déjà en Europe Occidentale (art. 1, 5, 13). Soulignons également, à la suite du précédent orateur, que ce document est, en grande partie, une reprise des Statuts de l’Archevêché-Exarchat. Aussi:

  1. Le document qui vous est présenté, dans sa forme actuelle, ne pouvait définir les Statuts de la Métropole proposée par Sa Sainteté, le Patriarche Alexis, dans sa missive du 1er avril 2003, car la Métropole projetée dépassait largement le cadre de la fusion de l’Exarchat et des paroisses du Patriarcat de Moscou.
  2. Bien plus ce document ne pouvait définir les Statuts d’une Métropole car il est repris sur des Statuts de type diocésain. Or le fonctionnement d’une Métropole diffère radicalement du fonctionnement d’un diocèse.
    Bref – ce document était une base de travail pour préparer les Statuts de la Métropole projetée. On peut dire que c’est une photographie prise à une étape donnée d’un travail commun qui aurait dû être prolongé.

Avant d’étudier ce document il est nécessaire de définir ce qu’est une Métropole. Laissons de côté, bien sûr, les métropolites «de titre» – simples évêques diocésains portant le titre honorifique de «métropolite». Nous allons également laisser de côté une approche particulière de la notion de Métropole qui a été développée lors du processus préconciliaire de 1905-1917 ainsi qu’au Concile Écclesial de Russie de 1917-1918. Les Métropoles étaient alors conçues comme des structures régionales, dont le but premier était la décentralisation d’une partie des attributions et tâches du Pouvoir Ecclésiastique Central. Il faut savoir que le Concile n’a, au final, défini NI les frontières des Régions Métropolitaines, NI la signification de celles-ci. Le Concile n’a fait qu’approuver le principe général de la création de Régions Métropolitaines et a transmis cette question au Synode et au Conseil Ecclésiastique Suprême. Les opinions des membres du Concile furent variées. Certains considéraient qu’une partie des affaires d’administration et de justice ecclésiastique devait être décentralisée dans les Métropoles. D’autres limitaient la portée de la création des Métropoles à la décentralisation des questions de pastorale et de mission. En tout état de cause, il s’agit plutôt d’un mouvement de haut en bas, d’une décentralisation destinée à compenser l’étendue géographique de l’Église Russe. C’est-à-dire qu’il ne s’agissait pas, a priori, de créer des entités régionales autonomes. Une étude approfondie de ce sujet reste cependant nécessaire.

Les Métropoles au sens premier sont définies par le 34ème Canon des Saints Apôtres et le 9ème Canon du Concile Local d’Antioche (le terme «Métropolite» est employé dans ce dernier). Ces deux Canons définissent l’Église Locale au sens d’une union de plusieurs diocèses. En accord avec ces canons les conciles des évêques diocésains, sous la présidence du premier d’entre eux, réalisent l’union dans la conciliarité des unités eucharistiques que sont les diocèses. Aujourd’hui nous appellerions cela une «Église Autocéphale», mais ce dernier adjectif ne se rapporte qu’à une caractéristique parmi d’autres de cette entité – celle d’élire et confirmer soi-même son primat.
Or, il faut également savoir que, par exemple, au IVème siècle en Asie Mineure il existait des Métropoles qui fonctionnaient selon les principes définis par les canons évoqués plus haut, mais n’étaient pas des Églises autocéphales. Ces Métropoles se regroupaient en «Exarchats» (ou, plus tard, en partie, en «Patriarcats»). C’est-à-dire qu’il y avait une structure à trois échelons: les diocèses étaient regroupés, selon les canons évoqués, en Métropoles avec pour Primat un Métropolite, et ces Métropoles étaient regroupées selon le même principe ayant pour Primat un Exarque. C’est-à-dire que les Métropoles étaient ce que nous appellerions aujourd’hui des Églises «autonomes», mais pas «autocéphales» (car l’élection du Métropolite était confirmée par l’Exarque). Il s’agit ici d’un mouvement de bas en haut. Les entités plus petites sont rattachées à un centre mais demeurent des entités à part entière. Ce système à trois échelons ne s’est pas entièrement perdu dans les époques suivantes. L’Église Russe, par exemple, jusqu’à son autocéphalie, était une Métropole du Patriarcat de Constantinople. Aujourd’hui cette situation est celle de l’Église de Finlande vis-à-vis de l’Église de Constantinople, celle de l’Église du Japon vis-à-vis de l’Église Russe.
Avant de continuer, définissons les termes. Nous allons appeler «Métropoles» les entités régionales (bien que les noms ont varié) et «Église-Mère» le centre de rattachement (bien que le terme russe кириархальная Церковь semble plus exact)
Les droits du Primat de l’Église-Mère vis-à-vis de la Métropole ont varié dans l’histoire. En règle générale il s’agit des points suivants :

  • Lien sacramentel: le Primat communique le Saint Chrême à la Métropole; le nom du Primat est commémoré soit dans toutes les paroisses de la Métropole, soit par tous les évêques de la Métropole.
  • Le Primat de l’Église-mère confirme l’élection et ordonne le Métropolite et parfois ce droit est également exercé vis-à-vis des évêques diocésains;
  • Le Métropolite et les évêques de la Métropole dépendent du Tribunal ecclésiastique du Primat; celui-ci est également l’instance d’appel vis-à-vis de la justice ecclésiastique de la Métropole.

Notons que dans l’Église Russe il existe un échelonnage des degrés d’indépendance que possèdent les entités régionales. Nous avons déjà évoqué l’Église du Japon. Il s’agit d’une Église pratiquement indépendante, si ce n’est que le Patriarche de Moscou possède vis-à-vis d’elle les droits que nous venons d’énumérer. L’Église d’Ukraine a une situation presque identique. Mais il y a des entités ayant une indépendance moindre, par exemple l’Exarchat de Biélorussie. Celui-ci a un lien plus fort avec le Trône Patriarcal de Moscou: les journaux de son Synode sont soumis à l’approbation du Patriarche; ses évêques diocésains sont élus par le Synode de l’Église Russe sur présentation du Synode de l’Église de Biélorussie; les modifications des frontières des diocèses de l’Exarchat sont soumises à l’approbation du Synode de l’Église Russe.
Il y a cependant une caractéristique commune à toutes ses entités régionales, qu’elles se nomment Métropole, Exarchat, Église autoadministrée. Leur structure administrative principale est identique à la structure de l’Église-Mère, et n’est pas identique à la structure d’un diocèse. Chaque évêché d’une Région métropolitaine est dirigée par un évêque, selon des statuts diocésains. Mais l’ensemble de la Métropole est une structure conciliaire, composée de plusieurs diocèses; elle est donc dirigée par le Concile de tous ses évêques, sous la présidence du premier d’entre eux. C’est-à-dire que le rôle du Métropolite vis-à-vis de l’ensemble de la Métropole ne se définit pas du tout de la même façon que se définit le rôle de l’Évêque vis-à-vis de son diocèse. Le Métropolite n’est que le premier des évêques de la Métropole, alors qu’on ne peut dire que l’évêque n’est que le premier des prêtres de son diocèse.
Aussi, pour définir les Statuts de la Métropole projetée il faut prendre comme point de départ non pas la structure et les statuts d’un diocèse, mais bien la structure et les statuts des organes conciliaires et exécutifs des Églises Autocéphales; dans notre cas – tels qu’ils ont été définis par le Concile de 1917-1918.

En ce qui concerne le document qui vous est présenté, il n’y a pas de doute sur le fait qu’il définit une entité possédant un haut degré d’indépendance envers son Église-Mère, définit comme «autoadministration» (art. 3.1). La dépendance vis-à-vis de l’Église Russe se limite aux points suivants:
–Le Primat communique le Saint Chrême à la Métropole (art. 3.2);
–La liste des candidats au Trône vacant du Métropolite reçoit l’approbation du Primat de l’Église Russe (art. 42); qui confirme ensuite l’élection par le concile de la Métropole du Métropolite (art. 45);
–La liste des candidats à un Trône vacant d’un des diocèses de la Métropole reçoit l’approbation du Primat et du Synode de l’Église Russe (art. 36); En ce qui concerne l’élection des évêques diocésains, le document présenté comporte deux articles contradictoires. Selon le premier cette élection est confirmée par le Métropolite (art. 91), selon le second – par le Synode de l’Église-Mère (art. 36.2.3);
–Le Primat et le Synode (ou bien le Concile) de l’Église Russe sont l’instance d’appel en ce qui concerne les questions litigieuses, ainsi que dans le domaine de la justice ecclésiastique (art. 31.8 et 87);
–Le Primat et le Synode de l’Église Russe approuvent les éventuelles modifications des Statuts de la Métropole (art. 37.2) ainsi que les éventuelles modifications des frontières des diocèses de la Métropole (art. 89).
Notez que les droits ainsi définis du Primat et du Synode de l’Église Russe vis-à-vis de la Métropole correspondent en majorité à une confirmation des décisions prises dans la Métropole, c’est-à-dire, en un certain sens, à un acte formel. Dans TOUS les autres domaines, c’est-à-dire dans toutes les questions concernant sa vie interne, la Métropole agit de façon autonome. Nous constatons donc que le Patriarcat de Moscou était effectivement prêt, par ce document, à accorder à l’entité projetée un degré élevé d’indépendance vis-à-vis de l’Église-Mère, ce qui correspond bien à la caractéristique d’une Métropole dans ses relations extérieures.
Mais d’autre part, il apparaît clairement que les représentants de l’Église Russe et de l’Archevêché-Exarchat, à cette étape donnée de leur travail commun (soulignons-le encore une fois – étape intermédiaire), avaient choisi pour méthode de tenir compte au maximum des Statuts en vigueur de l’Archevêché-Exarchat, et de n’y apporter qu’un minimum de changements. Cependant, alors que les Statuts de l’Archevêché-Exarchat permettent de définir un haut degré d’autonomie en ce qui concerne les relations extérieures, ces mêmes Statuts définissent un mode de fonctionnement interne qui ne correspond absolument pas à ce que doit être le fonctionnement interne d’une Métropole. Si l’on veut définir de réels Statuts pour une telle Métropole il est nécessaire d’aller bien plus loin.

Il y a essentiellement deux points qui posent problème dans le document présenté:
1)La façon de définir les diocèses de la Métropole;
2)La façon de définir l’Administration, les organes dirigeants de la Métropole.

(1)
L’une des premières questions que je me suis posées en lisant ce document est: pourquoi les évêques diocésains devraient être élus par le Concile de la Métropole, et même par le «Concile Ordinaire» qui ne se réunit qu’une fois tous les trois ans (art. 36)? En comparant avec les Statuts de l’Archevêché-Exarchat on constate que cet article est une reprise, pratiquement mot pour mot, de la procédure d’élection des évêques auxiliaires, telle que définie par l’art. 33 des Statuts de l’Archevêché-Exarchat. Or les évêques diocésains ne sont certainement pas des vicaires du Métropolite. Si l’on veut se conformer aux décisions du Concile de 1917-1918, le Concile de la Métropole n’est pour rien dans l’élection des évêques diocésains: celle-ci doit avoir lieu au sein du diocèse dont le Trône est vacant, selon une procédure qui implique aussi bien l’ensemble des évêques de la Métropole que l’Assemblée de ce diocèse.
De même des articles tels que les art. 41.1 et 47.3 ne sont pas de mise car ils parlent de prérogatives appartenant au domaine d’action exclusif de l’évêque diocésain. Il faudrait également réécrire l’article 46.7, qui définit le droit de visite des diocèses par le Métropolite. Cet article est une reprise mot pour mot de l’art. 45.1 des Statuts de l’Archevêché-Exarchat, concernant les visites par l’Archevêque-Exarque des paroisses de l’Archevêché-Exarchat. Or il s’agit de deux choses différentes. Le Métropolite ne visite pas ni n’inspecte les paroisses en tant que telles (qui ne sont pas «ses» paroisses). Sa visite est consacrée uniquement à l’activité de l’évêque diocésain – soit qu’il l’inspecte, soit qu’il vient apporter une aide didactique à un nouvel évêque. On ne peut également accepter l’art. 53 du présent document : lorsque le Trône de la Métropole est vacant la vie des diocèses ne s’arrête pas – le Métropolite n’est pas nécessaire à la continuité permanente de la vie sacramentelle et administrative interne des diocèses.
On peut trouver d’autres exemples du même type. Il faut donc avant tout exclure de la partie principale de ce document les articles qui supposent l’ingérence des organes communs de la Métropole aux affaires internes des diocèses. Il est également nécessaire de réécrire le Chapitre V («Les Évêchés») du document présenté afin de donner aux diocèses de la Métropole un statut diocésain normal. La source de ce Chapitre V serait alors le Code diocésain élaboré par le Concile de 1917-1918. Notons au passage que les Statuts de l’Archevêché-Exarchat divergent par plusieurs points substantiels de ce Code de 1917-1918. C’est-à-dire que là encore, en définissant les statuts type pour les diocèses de la Métropole, il ne faut pas se confiner aux Statuts de l’Archevêché-Exarchat, mais s’adresser au texte même et au sens des décisions du Concile de 1917-1918.

(2)
Le défaut principal du document présenté est que les propriétés et fonctions des organes diocésains, décrits dans les Statuts de l’Archevêché-Exarchat – l’Assemblée Générale et le Conseil de l’Archevêché – sont transposés aux organes communs de la Métropole, renommés en «Concile» et «Synode». Or selon les décisions du Concile de 1917-1918, l’Assemblée et le Conseil ne sont que des organes consultatifs, des organes auxiliaires, agissant avec l’évêque (содействующие selon les termes du Concile), qui est le seul pasteur de son troupeau et chef de son diocèse.
Or la Métropole – c’est bien autre chose. Nous l’avons défini plus haut comme une réunion de diocèses unis suivant le principe de conciliarité. Aussi cette fois c’est bien le Concile de la Métropole qui est l’instance supérieure de la Métropole. La Métropole est dirigée par le Concile. Notons que toutes les décisions du Concile (et non seulement certaines d’entre elles, comme cela est supposé dans l’art. 31.2 du document présenté) doivent recevoir l’approbation du Conseil ou plutôt du Concile Épiscopal, rassemblant tous les évêques de la Métropole. En effet c’est avant tout le Concile des Évêques, sous la présidence du premier d’entre eux, qui est en charge de l’Église. Il convient de remarquer que le Concile de 1917-1918, par manque de temps, n’a PAS défini de Statuts pour les Conciles qui devaient le suivre et cette question n’a même pas reçu d’achèvement dans la Commission conciliaire qui en était chargée.
Ce que nous connaissons bien est la vision qu’avait le Concile des organes exécutifs des Conciles de l’Église Russe, dont nous pouvons appliquer la structure, avec certaines nuances, aux organes centraux de la Métropole. Ces organes sont au nombre de deux: le Synode – organe exclusivement épiscopal, et le Conseil Ecclésiastique Suprême – composé d’évêques, clercs et laïcs. Notons que selon le Concile de 1917-1918 le Synode est un organe exécutif au nombre de membres restreints: on ne pouvait faire entrer tous les évêques de l’Église Russe dans le Synode! Mais dans la Métropole projetée, où le nombre de diocèses ne serait de toute façon pas élevé – il n’y a pas besoin de cela: le Synode peut être identique au Concile Épiscopal, rassemblant tous les évêques diocésains. En ce qui concerne les attributions du Synode, d’après le Concile de 1917-1918, elles comprennent celles qui sont données dans le présent document au dénommé «Conseil Episcopal» (art. 58), mais impliquent également bien d’autres questions portant sur l’enseignement de l’Église, la discipline ecclésiale, l’administration ecclésiale. Quant au Conseil Ecclésiastique Suprême, celui-ci avait compétence dans les questions d’administration des biens, dans les questions financières, juridiques, et aussi, en partie, dans les questions d’enseignement de la théologie et de catéchèse. Enfin tout un groupe de questions appartenait à la compétence des sessions communes du Synode et du Conseil Suprême. Notons que lors de ces sessions communes les évêques, hormis le Patriarche, composaient la moitié des membres. Ainsi la plénitude de la responsabilité épiscopale dans l’Église était préservée.

On pourrait multiplier les exemples, mais notre temps est limité et d’ailleurs il n’y a aucune utilité à disserter plus que cela aujourd’hui. Notre unique but était de définir quelques linéaments des voies qui auraient pu être empruntées en répondant positivement à l’appel et la proposition de Sa Sainteté le Patriarche Alexis de créer en Europe Occidentale une Région métropolitaine la dotant, je cite, de «statuts qu’il sera nécessaire d’élaborer avec le concours des représentants de toutes les parties de la diaspora orthodoxe d’origine russe présente dans les pays d’Europe Occidentale». La question qui se pose pour l’avenir est pourrons-nous, et si oui – qui sera inclus dans ce «nous», garder vivant l’appel du Patriarche Alexis, et accomplir – Dieu aidant – le travail proposé, en utilisant, sans s’y borner, le document qui vous est présenté aujourd’hui.

Catégorie : Table ronde N°3

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